Fleurs des tranchées, chanson mélancolique de la guerre 14-18

Extrait du cahier de chansons d’Etienne Albert Bezaudin et Rémy Charlery-Adèle, 1923-1926, 1J 239/8, (vue numérisée 21). Le cahier complet est consultable dans la BNPM.

 

Cette chanson, composée par un auteur anonyme, sur l’air du Temps des cerises, et recopiée dans un cahier de chansons et de poèmes, ouvert par Albert Bezaudin, imprimeur-relieur à Fort-de-France des années 20 aux années 50, renvoie explicitement par son titre à l’expérience de la Première Guerre mondiale.

Un amoureux au front envoie à sa belle trois fleurs, bleues, blanches et rouges, du printemps à l’été. Pourtant ici, il ne s’agit pas principalement d’exalter le sentiment patriotique, car le thème est empreint de l’incertitude de l’avenir, de la perspective de la mort qui devient explicite par la métaphore associant le sang et le coquelicot. L’air de la chanson accentue la tristesse de cette ballade, dans la veine élégiaque de la chanson populaire française.

 

Un important corpus de chansons s’est constitué au cours de la Première Guerre mondiale, répondant à des objectifs distincts :

- chansons à visée patriotique, destinées à stimuler l’esprit combatif contre les « Boches » ou à soutenir le moral des troupes et de l’arrière. Diffusées dans les music-halls, elles valorisent les aspects conviviaux de la vie militaire, comme la fameuse Quand Madelon, devenue dès 1914 « la Marseillaise des tranchées » ; après 1918, ce répertoire célèbre la victoire française ;
- mais aussi chansons pacifistes, aux textes qualifiés de « défaitistes » qui relatent l’expérience douloureuse de la guerre, la plus célèbre d’entre elles étant la Chanson de Craonne (sur un air de René Peltier et Charles Sablon -« nous sommes les sacrifiés »), diffusées après guerre dans le milieu communiste ;
- enfin, les textes qui se situent dans le contexte de guerre, mais qui expriment les états d’âme variés des hommes au front, ou de la population à l’arrière, dont relèvent ces Fleurs des tranchées.

 

En Martinique, une partie de ce répertoire a été largement diffusée par le biais de l’école et des groupes de jeunesse, et dans la petite bourgeoisie instruite.

Albert Bezaudin (1898-1966), incorporé comme soldat en juin 1918, sous le n° 115 a par chance échappé au théâtre de la guerre. Son cahier révèle néanmoins l’imprégnation de l’esprit patriotique : à côté de plusieurs titres comme Le Drapeau , Chant pour l’Alsace, La Marche du poilu, et de chansons sentimentales sur fond de guerre, comme Choisis Lison, on y trouve des compositions locales : par exemple les poèmes signés ChR (Rémy Charlery-Adèle, grand ami des Bezaudin) qui évoquent l’immédiat après-guerre et la victoire française (Au bord du Rhin).

 

L’expérience directe ou indirecte de la guerre a également suscité un répertoire, créé à partir des formes musicales propres à la Martinique et à la Guadeloupe : c’est ainsi qu’on trouve, dans la musique bèlè et gwo ka, plusieurs chansons dont les paroles réfèrent au front d’Orient (A Dardanelles) où beaucoup d’Antillais ont combattu, ou à l’Alsace et la Lorraine (Cé l’Alsace, cé la Lorraine, interprété par Ti Raoul Grivalliers dans les années 1960), régions annexées par l’Allemagne après la défaite française de 1870, et dont le souvenir alimentait le patriotisme tous azimuts, y compris aux colonies.

 

Il est possible aujourd’hui de réécouter de nombreuses chansons, rééditées ou réinterprétées, en édition CD ou sur des sites en ligne. Pour en savoir plus :

 

Wion, Pascal, 14-18 : la victoire en chantant. Histoire de la Grande guerre au travers des chansons de l’époque, Paris, AUzas-Imago, 2013

 

La Fleur au fusil, éditions Radio-France, 2014

 

Chants nationaux et patriotiques des alliés, site gallica.bnf.fr

 

Le CD du groupe Tichot

 

Carnet de chants, site francebleu.fr

 

La guerre de 14-18 en chansons, site francemusique.fr

 

Un cahier de chansons de poilu, tenu par Fernand Epron

 

remerciements à Robert Charlery-Adèle, pour le document et son identification.